Tout part d’une synthèse publiée le 1er juin 2026 par l’Inspection générale des finances. La mission a mis en lumière des dysfonctionnements concernant tant les missions régulatrices et disciplinaires que la gouvernance et la gestion des ordres. Ces insuffisances traduisent, selon les inspecteurs, la fragilité intrinsèque du modèle ordinal de régulation des professions de santé et entraînent des conséquences graves en matière de protection des patients.
Les trois institutions visées, Ordre des médecins, Ordre des pharmaciens, Ordre des chirurgiens-dentistes, sont épinglées sur des griefs similaires. Des indemnités et défraiements insuffisamment justifiés, des dépenses élevées et insuffisamment contrôlées, une faiblesse du pilotage territorial des ressources et du patrimoine, ainsi que des manquements aux règles de la commande publique, liste le ministère de la Santé dans sa réaction au rapport.
La réponse politique a été immédiate. La ministre de la Santé Stéphanie Rist a estimé que les faits révélés sont graves et appellent des réponses immédiates et une transformation en profondeur, ajoutant : « Nous irons jusqu’au bout pour garantir que les ordres professionnels remplissent pleinement leur mission de protection des patients et des praticiens. »
Pour l’Ordre national des chirurgiens-dentistes (ONCD), les griefs sont à la fois financiers et déontologiques. L’IGF pointe des cotisations jugées trop élevées et un pilotage financier qualifié d’inefficient. Sur le plan disciplinaire, les inspecteurs dénoncent une absence de contrôle des avantages consentis par l’industrie en raison d’un bug informatique, une circulation imparfaite des sanctions disciplinaires et des soupçons de prises illégales d’intérêts.
L’IGF décrit par ailleurs un modèle fortement déconcentré, reposant sur des structures territorialisées de petite taille, fortement attachées à leur autonomie, avec un nombre d’élus jugé excessif, jusqu’à un élu pour 44 praticiens chez les chirurgiens-dentistes.
Sur le plan judiciaire, l’IGF a saisi la procureure de la République de Paris sur le fondement de l’article 40, qui permet à toute administration ayant connaissance d’un délit d’en informer la justice. La saisine vise les ordres des médecins, des pharmaciens et des chirurgiens-dentistes.
Face à ce réquisitoire, l’ONCD n’a pas choisi la posture du mea culpa. Le président de l’Ordre des dentistes, cité par Le Canard Enchaîné, rejette vigoureusement les conclusions du rapport, allant jusqu’à envisager des poursuites pour « calomnies ».
Cette réaction tranchée s’inscrit dans un contexte où l’institution estime que le rapport de l’IGF , une administration d’État, évalue des organismes de droit privé chargés d’une mission de service public, avant de recommander un renforcement du contrôle de cette même administration sur eux. Un argument méthodologique que certains observateurs jugent recevable, même s’il ne répond pas point par point aux irrégularités documentées.
Au-delà des querelles de chiffres, c’est l’avenir du modèle ordinal lui-même qui est en jeu. À l’issue de son contrôle, l’IGF appelle à une réforme profonde à court terme et évoque deux scénarios : la suppression pure et simple des ordres au profit de l’État, ou leur fusion en une entité unique.
Pour les chirurgiens-dentistes, la perspective d’une disparition ou d’une absorption de leur ordre dans une structure mutualisée soulève des questions concrètes : qui assurerait alors la régulation déontologique de la profession ? Qui instruirait les plaintes des patients contre un praticien ? La réponse de l’IGF, un contrôle administratif renforcé par l’État, ne fait pas consensus, y compris parmi les observateurs critiques du fonctionnement actuel des ordres.
Une profession ne gagne rien à être défendue par une structure soupçonnée de corporatisme. Elle perd au contraire en confiance, en respect public et en légitimité. Des ordres plus transparents, mieux contrôlés et plus ouverts aux patients restent préférables à leur suppression.
Pour les chirurgiens-dentistes, ce débat institutionnel n’est pas sans conséquences pratiques. Les médecins, pharmaciens et dentistes sont tenus de cotiser à l’Ordre pour pouvoir exercer.
Plus immédiatement, les défaillances pointées dans le traitement des plaintes disciplinaires concernent directement la protection des patients. Des dysfonctionnements importants ont été identifiés dans le traitement des plaintes, avec des sanctions jugées faibles ou tardives, y compris pour des faits graves. C’est précisément sur ce terrain que la légitimité des ordres se joue en dernier ressort.
La suite du dossier reste à suivre de près. Un plan d’action piloté par l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) doit être déployé dans les prochains mois. Les élections aux URPS, initialement prévues au second semestre 2026, ont quant à elles été reportées à 2027.