L’affaire a été révélée publiquement le 26 mars 2026 par la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau. Selon son communiqué, le schéma est chaque fois identique : des structures de soins (particulièrement des centres de soins dentaires) ont commencé à facturer massivement des actes fictifs peu après leur reprise par un nouvel exploitant, à compter de la fin de l’année 2024.
Les actes facturés (couronnes, prothèses, implants) sont parmi les plus onéreux de la nomenclature dentaire. Selon Jean-François Serret, président de l’ordre des chirurgiens-dentistes de l’Aisne, certains actes étaient facturés à des montants représentant quinze à vingt fois le tarif normal d’une procédure habituelle. Des niveaux de remboursement qui auraient dû déclencher des alertes bien plus tôt.
Des prête-noms et une flotte de téléphones dédiés étaient utilisés pour l’ouverture de comptes, essentiellement depuis Neuilly-sur-Seine. Les fonds perçus étaient ensuite transférés vers des sociétés écrans avant d’être dispersés sur des comptes opaques ou retirés en espèces.
Le choix des victimes n’est pas anodin. Les patients dont les données étaient usurpées bénéficiaient tous de la complémentaire santé solidaire (CSS), ce qui permettait aux centres de santé de facturer 100 % des soins à l’Assurance maladie. Résultat : aucun reste à charge, aucun co-paiement susceptible d’alerter un vrai patient et des remboursements intégralement assurés par les fonds publics.
Les premières auditions ont confirmé que les patients cités n’avaient jamais bénéficié des soins, voire ne s’étaient jamais présentés dans ces centres de santé. Dans un cas particulièrement révélateur, la facturation pour le centre de Marseille était en partie faite au nom d’un dentiste décédé en 2021.
L’affaire a été révélée quand l’Assurance maladie a détecté des anomalies dans l’évolution des remboursements des centres et a reçu également des signalements de la part de salariés de ces structures. Une double alerte (algorithmes internes et lanceurs d’alerte) qui a conduit à l’ouverture d’une enquête à Paris dès septembre 2025, suivie par la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS).
Les interpellations ont eu lieu le 23 mars 2026. Sept personnes, âgées de 23 à 57 ans, ont été mises en examen pour escroquerie en bande organisée, blanchiment en bande organisée et participation à une association de malfaiteurs. L’une d’elles a été placée en détention provisoire, tandis que les six autres ont été placées sous contrôle judiciaire. À ce stade, plus de 300 000 euros ont été saisis et des gels d’avoirs sont en cours ; une somme modeste au regard des 58 millions détournés.
Fabien Badinier, directeur du contrôle et de la lutte contre la fraude à la Cnam, a qualifié cette escroquerie d’exceptionnelle par son ampleur.
Pour les chirurgiens-dentistes libéraux, cette affaire est un signal d’alarme. Elle met en lumière les failles des centres de santé à but lucratif, dont certains ont connu une expansion rapide ces dernières années, parfois au détriment des contrôles de conformité. Le modèle de rachat de structures existantes, parfois déjà fragilisées, pour y installer des flux de facturation frauduleux soulève des questions sur les procédures de vérification à l’entrée de ces exploitants.
Le projet de loi de lutte contre les fraudes sociales et fiscales, adopté en première lecture au Sénat en novembre dernier, doit reprendre son examen à l’Assemblée nationale dans les prochains jours. Cette affaire tombe à un moment charnière pour ce texte, dont plusieurs dispositions protectrices avaient été supprimées par les députés avant les élections municipales.