La Creuse compte environ 40 chirurgiens-dentistes (31 libéraux et 9 salariés) pour une population de 113 000 habitants. Selon la CPTS Centre Nord Creuse, ce chiffre représente plus de deux fois moins que la moyenne nationale, dans un département qui cumule saturation des urgences hospitalières et accès limité aux soins dentaires en urgence hors des horaires de garde.
La garde dentaire du dimanche matin constitue la principale réponse organisée aux urgences de ville, mais elle laisse entières les difficultés de la semaine. Comme le résume Céline Legris, titulaire d’une pharmacie de Guéret : « Nous manquons de dentistes. La garde dentaire existe le dimanche matin, mais la semaine, il n’y a pratiquement aucune réponse. » Résultat : les patients douloureux se présentent de plus en plus spontanément au comptoir des pharmacies, faute de solution disponible.
C’est ce constat de terrain qui a conduit la CPTS Centre Nord Creuse à élaborer un protocole de coopération associant chirurgiens-dentistes, pharmaciens et IPA. Selon Myriam Langlois-Rucheton, coordinatrice de la CPTS, tout est parti de la demande d’un pharmacien confronté à de plus en plus de demandes de prise en charge pour la douleur dentaire au comptoir.
Le dispositif repose sur un cadre réglementaire existant : les protocoles locaux de coopération, qui permettent à des professionnels de santé d’opérer entre eux des transferts d’activités ou d’actes, dans un cadre défini et tracé. Les pharmaciens participants ont été formés par une chirurgienne-dentiste du centre hospitalier de Guéret, qui endosse le rôle de délégant, celui qui autorise et encadre l’intervention des professionnels délégués.
La prise en charge est encadrée par un arbre décisionnel précis. Les pharmaciens et IPA peuvent délivrer antibiotiques et antalgiques après examen et tests approfondis (test thermique et test de percussion), avec des conseils d’hygiène bucco-dentaire et une redirection vers un praticien si un critère de gravité est détecté. Le dispositif concerne les patients de 10 ans et plus, sans rendez-vous préalable.
Neuf types d’ordonnances peuvent être établies selon le tableau clinique. Une indemnisation de 18 euros est prévue pour les professionnels délégués (pharmaciens et IPA) pour couvrir notamment l’achat du matériel, la traçabilité et les conseils dispensés. Les dentistes délégants perçoivent quant à eux 7 euros pour la traçabilité des patients inclus et les réponses aux appels des délégués.
La coordinatrice de la CPTS résume ainsi l’intention du dispositif : « Une douleur dentaire à 22 heures ? On va chez le pharmacien. » Tout en rappelant les limites du cadre : « Le pharmacien a des limites, il n’est pas chirurgien-dentiste. C’est simplement pour répondre à une situation d’attente. » En cas de situation complexe ou d’urgence vraie, l’orientation vers les chirurgiens-dentistes hospitaliers reste systématique.
La Creuse n’est pas pionnière sur ce terrain. Depuis juin 2023, l’île d’Oléron expérimente un protocole similaire au sein de la MSP Île d’Oléron Nord, avec des résultats solides : près de 400 patients pris en charge depuis le lancement, dont 187 en 2025, avec un pic de recours entre avril et octobre correspondant à la forte hausse saisonnière de population. Aucun effet indésirable n’a été signalé depuis le démarrage. Ce bilan positif a suscité l’intérêt d’une vingtaine de structures d’exercice coordonné, CPTS et MSP, souhaitant déployer le même dispositif sur leur territoire.
Des Deux-Sèvres à la Charente-Maritime, ces initiatives locales de coopération illustrent une tendance de fond : face à la raréfaction des praticiens dans les territoires sous-dotés, les acteurs de santé de proximité réorganisent le premier recours sans attendre une réponse nationale uniforme.
Sources : ICI Creuse, 29 juin 2026 ; Concours pluripro, 1er juillet 2026 ; France Info, 30 juin 2026 ; Le Moniteur des Pharmacies, mars 2026.