Rien ne prédisposait Prathab Muniandy à figurer dans les annales médicales. En 2021, lors d’un repas en famille, il évoque l’impression d’avoir des dents de trop. Ses proches participent au décompte improvisé et arrivent à 38. Une radio dentaire révèle ensuite que quatre dents surnuméraires n’avaient pas encore émergé de la gencive, portant le total théorique bien au-delà des 32 dents que compte un adulte moyen, troisièmes molaires comprises.
Début 2023, les quatre dents restantes percent. Le 28 décembre 2023, deux chirurgiens-dentistes confirment officiellement le décompte lors d’un examen réalisé à Klang, dans l’État de Selangor. Guinness World Records lui attribue le titre de record masculin du plus grand nombre de dents dans une bouche. Le record féminin équivalent appartient à Kalpana Balan, originaire d’Inde, avec 38 dents, quatre de moins que Prathab. Dans les deux cas, les dents supplémentaires ont émergé sans chirurgie ni traitement documenté.
L’hyperdontie, présence de dents au-delà du nombre normal, est une anomalie de développement dentaire connue. Sa prévalence dans la population générale est estimée entre 0,1 % et 3,8 %, avec des variations géographiques et ethniques. Ces dents surnuméraires sont plus fréquentes dans la denture permanente et la région maxillaire. Sa forme la plus courante est le mésiodens, cette dent surnuméraire qui pousse dans la suture médiane du palais, entre les deux incisives centrales maxillaires.
Mais l’hyperdontie multiple, soit la présence de trois dents surnuméraires ou plus, est une tout autre affaire. L’hyperdontie multiple non syndromique est une anomalie rare, dont la prévalence est estimée à moins de 0,1 % dans la population générale, représentant environ 1 % des cas d’hyperdontie globale. À dix dents excédentaires, le cas Muniandy se situe dans une catégorie pour laquelle la littérature ne dispose que de séries de cas isolés.
Sur le plan mécanistique, la formation des dents surnuméraires est attribuée à une hyperactivité des cellules embryonnaires formant les dents. Les causes de l’hyperdontie ne sont pas précisément déterminées, mais sa nature héréditaire fait consensus.
C’est précisément ce point qui retient l’attention. Dans la littérature, les auteurs s’accordent sur les risques habituels de l’hyperdontie multiple : blocages de l’éruption dentaire, résorption radiculaire, formation de kystes dentigères, infections ou inflammations chroniques localisées, troubles occlusaux et difficultés de mastication.
Chez Prathab Muniandy, rien de tel ne s’est produit. Ses dents ont trouvé leur place sur l’arcade sans déclencher le moindre trouble fonctionnel documenté, ni intervention orthodontique, ni extraction. Cette présentation clinique silencieuse est, en elle-même, aussi remarquable que le record lui-même.
Les dents surnuméraires multiples sont par ailleurs parfois liées à des syndromes génétiques comme le syndrome de Gardner ou la dysplasie cléido-crânienne. Aucune association syndromique n’est mentionnée dans le cas Muniandy, ce qui en fait, selon la terminologie médicale, un cas d’hyperdontie multiple non syndromique — la forme la plus rare et la moins bien documentée.
Pour les chirurgiens-dentistes, ce type de cas est d’abord un rappel concret : selon la littérature, 75 % des dents surnuméraires permanentes seraient incluses, et seulement 25 % feraient éruption au sein de la cavité buccale. Autrement dit, la majorité des dents surnuméraires ne se voient pas à l’examen clinique. Le recours à l’imagerie, panoramique dentaire, voire cone beam en cas de suspicion, reste le seul moyen de ne pas méconnaître des dents incluses qui, silencieuses aujourd’hui, peuvent devenir sources de complications demain.
Le cas Muniandy illustre aussi la variabilité extrême des expressions cliniques d’une même anomalie. Une approche individualisée et multidisciplinaire reste essentielle dans la gestion de l’hyperdontie multiple. Un suivi radiographique régulier demeure indispensable, même après traitement, car de nouvelles dents surnuméraires peuvent apparaître.
Enfin, si les deux dents non éruptées détectées lors de l’examen officiel venaient à percer, le record passerait à 44 dents, une éventualité que Guinness World Records suit probablement de près.